10 Avr 2018

Les bienfaits des réintroductions d’espèces

Une équipe de Sorbonne Université et du Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) montre pour la première fois que les programmes de réintroduction d’espèces contribuent à préserver une diversité d’histoires évolutives chez les oiseaux et les mammifères. En effet, ses résultats indiquent que ces réintroductions concernent des espèces originales du point de vue évolutif, c’est-à-dire dont l’extinction entraînerait une perte plus importante de diversité évolutive. Un argument de poids pour poursuivre et intensifier ces programmes face à l’érosion accélérée de la biodiversité.

 

Gypaète barbu (Gypaetus barbatus), l’un des quatre vautours présents en France. Malgré les programmes de réintroduction menés dans le Vercors et les Grands Causses depuis 2010, l’espèce reste menacée.
Photo : François Sarrazin

 

Alors que la biodiversité est partout menacée – d’ici à 2050, 38 % à 46 % des espèces animales et végétales pourraient disparaître, selon les derniers rapports de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) (1) –, les programmes de restauration de populations par transfert d’individus ont un rôle important à jouer. Ces « translocations de conservation » consistent à capturer, déplacer et relâcher des animaux ou des plantes dans les milieux naturels. Si c’est dans l’aire d’origine de l’espèce, on parle de restauration de population. Selon que l’espèce en avait ou pas disparu, il s’agira d’une réintroduction ou d’un renforcement. Tout programme de translocation doit respecter les recommandations de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), réactualisées en 2013 (2).

Les réintroductions sont utilisées depuis la fin du XIXe siècle dans une logique régionale, ce qui veut dire que l’on peut chercher à réintroduire une espèce dans une aire géographique sans qu’elle soit menacée à une échelle plus large. Faisant suite à des effondrements voire des extinctions locales des populations, ces opérations sont le plus souvent soutenues par des initiatives locales qui peuvent avoir des relais nationaux ou internationaux mais ne sont pas cordonnées a priori à ces échelles. L’ours brun, par exemple, a été renforcé dans les Pyrénées à partir de 1996, même si cette espèce n’était pas menacée à l’échelle mondiale – contrairement à d’autres ursidés tels l’ours polaire et le panda géant. Cette logique régionale peut répondre à des objectifs écologiques, éthiques, socio-économiques et politiques variables, tel l’aspect emblématique que peut revêtir le retour d’une espèce qui a enrichi la culture populaire. Le niveau de connaissance sur certains groupes taxonomiques et sur leur état de conservation peut également intervenir. Tout cela conduit de ce fait à un « biais taxonomique », une surreprésentation dans les programmes de réintroduction des mammifères et des oiseaux, parmi lesquels les ours, les castors, les bisons ou les vautours sont les plus connus.

Dans ces conditions, dans quelle mesure ces opérations de réintroduction contribuent-elles à préserver la biodiversité ? Pour en juger, il ne faut pas s’arrêter à la diversité taxonomique, c’est–à-dire la diversité des groupes d’espèces (carnivores, rongeurs, chiroptères, etc.) qui sont sauvegardés, mais examiner aussi l’histoire évolutive des espèces, c’est-à-dire leur phylogénie.

Exemple de phylogénie

 

Un arbre phylogénétique permet de décrire l’ensemble des trajectoires ou branches évolutives qui se sont différenciées au fil du temps sur la planète. Plus les branches sont proches les unes des autres, plus les apparentements phylogénétiques sont grands. Du coup, la perte de biodiversité apparaît flagrante lorsqu’une de ces branches est « coupée », autrement dit quand ses représentants disparaissent définitivement. La perte est encore plus dommageable quand elle concerne une branche isolée, dont les représentants ont peu d’espèces apparentées dans l’arbre du vivant.

Ainsi, une façon de caractériser l’importance des programmes de réintroduction d’espèces consiste à examiner dans quelle mesure ils contribuent à la diversité phylogénétique (ou diversité évolutive), c’est-à-dire à préserver une grande diversité de « branches de l’arbre », dont les branches isolées. C’est ce qu’ont réalisé Charles Thévenin, doctorant, et l’équipe dirigée par François Sarrazin au CESCO (Centre d’écologie et des sciences de la conservation, MNHN, CNRS & Sorbonne Université) – une première dans le domaine (3). Les chercheurs ont étudié cette diversité phylogénétique chez les 28 espèces de mammifères qui ont fait l’objet de réintroduction en Europe – 10 rongeurs, 9 ongulés, 8 carnivores et 1 lagomorphe, soit 14 % des 202 espèces de mammifères terrestres européens –, et chez les 37 espèces d’oiseaux continentaux réintroduites en Europe – 10 % des 378 espèces d’oiseaux terrestres, majoritairement parmi les oiseaux de proie diurnes (Accipitriformes) et les Galliformes tels que la perdrix grise et la gélinotte des bois. Ils ont procédé de même avec la faune nord-américaine (42 mammifères réintroduits sur 838 espèces, 44 oiseaux réintroduits sur 1 748).

Caractériser cette diversité phylogénétique signifie notamment mesurer le degré d’apparentement de chaque espèce réintroduite avec les autres espèces du continent étudié. Les résultats montrent que les réintroductions ont concerné des espèces plus isolées phylogénétiquement, c’est-à-dire ayant moins d’espèces apparentées que ce qu’aurait donné le hasard. En d’autres termes, bien que conçus dans des logiques régionales n’ayant pas de vue globale de l’arbre du vivant, ces programmes contribuent à préserver des branches de l’arbre dont la perte aurait particulièrement appauvri la biodiversité terrestre. Ces résultats confirment l’intérêt d’évaluer l’apport des réintroductions d’espèces à grande échelle, et combien cette approche de conservation de la biodiversité est complémentaire de la conservation des habitats. Les recherches vont maintenant se poursuivre en exploitant une base de données en cours de constitution au Muséum et qui vise à documenter plus de 860 translocations de plantes et plus de 530 réintroductions d’animaux réalisées en Europe.


(1) A.S. Boutaud, Biodiversité: l’état d’urgence, Le Journal du CNRS, 29 mars 2018.
(2) New Guidelines on conservation translocations published by IUCN, 2013.
(3) C. Thévenin et al., Reintroductions of birds and mammals involve evolutionarily distinct species at the regional scale, Proc Natl Acad Sci U S A. 2018 Mar 27;115(13):3404-3409.

Photo du haut : Castor, ici l’espèce américaine (Castor canadensis). Au milieu du XXe siècle l’espèce européenne, Castor fiber, était au bord de l’extinction en Europe. Des mesures de protection comme l’interdiction de sa chasse, le classement en espèce protégée (en France, en 1968), puis des réintroductions lui ont permis de recoloniser la plupart des grands bassins fluviaux.
Crédit : NPS/Robbie Hannawacker