Pour une politique écologique

Par Edgar Morin

Cet article est tiré de l’intervention de l’auteur lors du colloque du 16 octobre.

La prise de conscience écologique date de 1972-1973 quand le rapport Meadows du Club de Rome montre que l’ensemble de la Terre se dégrade. A l’époque, un article de presse annonçait, peut-être prématurément mais lucidement, la mort de l’océan, ce que nous voyons en cours maintenant. Entre-temps de multiples catastrophes ont confirmé les méfaits d’une croissance effrénée : Tchernobyl, Bhopal, les pluies acides, le trou d’ozone, le réchauffement climatique, etc.

Or il existe de profondes résistances, dans notre pays et plus largement dans le monde occidental, à cette conscience d’un monde qui se dégrade. Elles tiennent d’abord au monothéisme judéo-chrétien. Dieu a créé l’homme à son image, avec une création séparée pour le monde animal. De même, le message de Saint-Paul annonce la résurrection pour les humains mais pas pour les animaux. Cette séparation s’est accrue au cours du développement de la modernité occidentale, avec Descartes qui fait la coupure entre le monde animal et l’humain, et qui nous dit que l’Homme est amené à conquérir et à manipuler le monde.

 

©UPMC-Pierre Kitmacher

Pensée cloisonnée

La deuxième résistance à la conscience écologique est un mode de pensée commun qui sépare et compartimente. Par exemple, quand on a pris conscience du réchauffement climatique, une partie du monde scientifique, notamment des physiciens, a protesté. Ainsi l’appel de Heidelberg, en 1992, affirmait que l’écologie non scientifique était une pure plaisanterie. La séparation des disciplines fait que certains chercheurs sont incapables de comprendre avec leurs outils la complexité du monde vivant. Ainsi, les sciences de la vie, dominées par la biologie moléculaire, ne voient la vie que sous forme de molécules d’ADN, d’ARN et de protéines qui interagissent. Comme le disait François Jacob (dans « La logique du vivant »), « on n’interroge plus la vie aujourd’hui dans les laboratoires ». La notion de vie est dissoute.

L’idée réductionniste de trouver la clé des systèmes dans leurs constituants de base est erronée car elle oublie que toute organisation faite à partir d’éléments divers produit des qualités nouvelles, des émergences. L’organisation vivante est composée uniquement de molécules mais elle a une complexité qui lui donne une certaine autonomie, dépendante du milieu où elle doit se nourrir, une faculté d’autoreproduction, d’autoréparation, une capacité cognitive de reconnaître son milieu. Ce sont ces qualités que l’on appelle la vie. L’écologie scientifique, à l’inverse du réductionnisme, est poly et transdisciplinaire. Elle s’intéresse aux écosystèmes, organisations spontanées faites de coopérations et de conflits entre des dizaines d’espèces dans un contexte géographique et climatique. Pour comprendre les écosystèmes, il faut se référer à des connaissances disciplinaires en botanique, zoologie, etc., mais il faut aussi aller au-delà par des réflexions transdisciplinaires. La conscience écologique globale n’est pas seulement une conscience d’un tout en tant que tout mais une conscience d’un tout qui est affecté par les dégradations dans ses différentes parties, et d’un tout affecté qui contribue en retour aux dégradations de ses parties, selon un cercle vicieux.

Pour conduire une transition écologique – le mot est trop mou, mieux vaudrait parler d’une « politique écologique » – il faut d’abord comprendre les origines de ces dégradations. La plus importante est le déchaînement incontrôlé d’une civilisation techno-industrielle aliénée comme jamais par la soif de profits. Nous sommes passés d’un ancien capitalisme industriel, capable d’investir, à un capitalisme de pure spéculation qui tire parti de l’internet pour accroître ses profits en bourse et dans les paradis fiscaux. C’est ce qui fait que notre ministère de l’agriculture est colonisé par les lobbies de la grande agriculture et que Monsanto a payé des scientifiques pour attester l’innocuité du glyphosate. Aujourd’hui au Brésil et en Argentine, et petit à petit en Europe, tout est livré à une agriculture et à un élevage industrialisés qui non seulement dégradent les sols et les forêts mais fournissent des produits à la fois insipides et malsains. C’est cette même soif de profits qui a conduit à l’usage immodéré des véhicules à essence et à la pollution des villes.

Un autre mode de vie

Quand on considère ces dégâts, nous nous rendons compte qu’ils nous obligent à avoir une autre conscience, un autre mode de connaissance, mais aussi un autre mode de vie. Les États généraux de l’alimentation ont vu l’affrontement entre les grands distributeurs et les gros producteurs. Or la plaque tournante du problème est la consommation et les usages. Si les modes de consommation se transformaient, l’agriculture et l’élevage se transformeraient, les sols retrouveraient leur fertilité, la santé publique s’améliorerait, les dépenses de santé pourraient diminuer, etc. La diminution drastique de la circulation automobile urbaine ne peut se faire que si l’on crée des parkings en périphérie des villes comme à Fribourg-en-Brisgau, en Allemagne : des parkings ouverts et gratuits dans les faubourgs permettent à ceux qui y déposent leur véhicule d’avoir un ticket de transport public tandis qu’autour du centre ville des parkings souterrains payants libèrent tout le centre pour les piétons, les vélos et les transports publics. Ce progrès a été obtenu par une coalition entre écologistes et socio-démocrates. De même, les écoquartiers, les jardins urbains, etc., commencent à partir d’initiatives individuelles, mais exigent de vraies politiques publiques. Transformer la ville, ce n’est pas seulement rendre la ville intelligente avec les outils du numérique, mais rendre la ville à l’intelligence humaine. Dans les campagnes, la revitalisation des villages est possible grâce à l’investissement des jeunes urbains qui souhaitent pratiquer l’agroécologie, grâce au retour des retraités, au télétravail, etc., mais il lui faut une politique qui encourage ces mouvements afin à la fois de recréer de l’emploi et de changer les conditions de vie.

Vue de l’écoquartier Vauban, à Fribourg-en-Brisgau, distant de 4 km du centre ville. La place de la voiture y est réduite au profit du tramway et des vélos. Source : www.vauban.de

La société avec la nature

Au fond, cette grande politique multidimensionnelle, absolument nécessaire pour le salut de la Terre et des humains, doit être pensée et conçue de façon à refonder la relation fondamentale entre l’humain et la nature. Serge Moscovici (1925-2014) était un grand penseur, encore trop méconnu. Dans son « Essai sur l’histoire humaine de la nature » et « La société contre nature », il a donné des éléments clés pour refonder une telle pensée. La lutte pour la transition écologique doit se faire non seulement sur le terrain d’une nouvelle politique en en montrant les avantages humains et sociaux, mais aussi sur le plan des structures de la connaissance et de la pensée. Quand je parle de « pensée complexe », cela ne veut pas dire « pensée compliquée », mais que l’homme et la nature sont « tissés » ensemble (sens du mot latin « complexus »). Nous sommes des animaux, même si nous avons quelque chose de plus, le langage et la pensée, nous avons un cœur, un foie, un cerveau comme tous les autres mammifères. Les animaux ont aussi une sensibilité, une intelligence. Même le monde des plantes est doté d’une faculté de communication (allez voir le film « L’intelligence des arbres » pour vous en rendre compte). Nous sommes faits de cellules, des mêmes molécules que tous les autres constituants de la matière vivante, des mêmes particules physiques nées au début de l’univers. Nous avons toute l’histoire de l’univers et de la vie en nous ! Et en plus nous avons une vertu qui est l’humanisme. Qu’est-ce que l’humanisme ? Ce n’est pas l’homme roi de l’univers, divinisé, maître de la nature, cet humanisme-là doit être rejeté. L’humanisme, c’est l’idée que tous les humains, quels qu’ils soient, ont droit à la même reconnaissance, à la même dignité. Tous les humains font partie d’une aventure commune qui a commencé avec Homo sapiens il y a cent mille ans. Cette aventure doit être poursuivie. La tâche est rude mais si nous n’osons pas aujourd’hui, nous échouerons.

Edgar Morin

 

Pour en savoir plus
E. Morin, Science avec conscience, 1982, rééd. Points 2017.
E. Morin, La Voie. Pour l’avenir de l’humanité, Fayard, 2011.
E. Morin, Le Temps est venu de changer de civilisation. Dialogue avec Denis Lafay, L’Aube, 2017.
S. Moscovici, Essai sur l’histoire humaine de la nature, Flammarion 1968, rééd. Champs Flammarion, 1999.
S. Moscovici, De la nature : Pour penser l’écologie, Métailié, 2002.