17 Oct 2017

Quels discours sur le changement climatique y a-t-il derrière l’Accord de Paris ?

En décembre 2015, la COP 21 s’est tenue à Paris et a abouti à un accord approuvé par les délégations de 196 pays. Il s’agissait de la 21ème conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) et la 11ème réunion des parties du protocole de Kyoto. Applicable à tous les pays participants, l’Accord de Paris a pour objectif de limiter le réchauffement climatique mondial entre 1,5°C et 2°C d’ici 2100. En amont de la COP 21, les États ont présenté leurs contributions déterminées au niveau national pour lutter contre le changement climatique, dans des textes appelés INDC (Intended Nationally Determined Contributions). Pour respecter les objectifs de l’Accord de Paris, les pays s’engagent et mettent à jour leur contribution prévue, qui devient alors une contribution nationale (NDC) (1). Présentant les efforts nationaux envisagés pour lutter contre le changement climatique, ces contributions représentent un outil très important d’appréciation des efforts fournis et qui restent à fournir pour contenir le réchauffement climatique. Un premier grand rendez-vous lors de la COP 24, en 2018, sera l’occasion de mettre les pays face à leurs engagements (Etats-Unis compris, malgré leur remise en cause annoncée de l’accord). Ces NDC seront ensuite renouvelés et évalués tous les 5 ans.
Dans ce contexte, l’analyse des engagements annoncés par les Etats, et l’évaluation de leur efficacité en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) a déjà été réalisée (2). En complément, nous proposons ici une approche qualitative des INDC, centrée sur l’analyse sémantique et la lexicométrie de ces textes. En effet, les INDC sont supposées refléter la position des pays face au changement climatique. Notre hypothèse est qu’il existe différentes positions, et que celles-ci se reflètent dans la forme des discours contenus dans les contributions. Une deuxième hypothèse est que cette diversité de discours se répartit dans l’espace en fonction des caractéristiques économiques des pays et de leur positionnement dans l’arène politique des négociations, facteurs dont Stefan Aykut et Amy Dahan ont montré l’importance dans leur analyse des précédentes éditions des grandes conférences climatiques (3).
Notre objectif est donc de décrire ces types de discours et d’en expliquer la répartition spatiale et leurs potentielles variables explicatives. Cela fournira un cadre d’analyse et de réflexion dans la perspective des prochaines étapes suivant l’Accord de Paris. L’analyse des discours constitue un reflet du positionnement des pays, à mettre en regard avec les engagements réellement tenus. Il s’agit d’une contribution aux travaux du Think tank de SU-ITE, l’Institut de la transition environnementale, dédiés à l’analyse des suites de la COP 21.

Une analyse de textes

Comment avons-nous procédé ? Parmi les 196 pays parties de la CCNUCC, cinq se sont abstenus de publication et les pays membres de l’Union européenne ont pris la décision de faire une publication commune. Le nombre total de contributions est donc de 164, disponibles sur le portail de la CCNUCC (4). Les 143 INDC en langue anglaise disponibles en avril 2017 ont été téléchargés. Cet ensemble a été complété par 4 INDC rédigés dans des langues autres que l’anglais, correspondant à des zones géographiques sous-représentées : Amérique latine (Panama et Venezuela, langue espagnole), Afrique (Sénégal et Gabon, langue française). Ces quatre contributions ont été traduites en anglais. Au total, notre analyse porte sur 147 contributions nationales soit 89,6 % des INDC disponibles. Le corpus de texte a été constitué en concaténant les contributions de chaque pays les unes à la suite des autres, en homogénéisant les textes et en les mettant au format accepté par le logiciel, un travail fastidieux exigeant de nombreuses vérifications (environ 150 heures de travail). Nous avons obtenu un corpus de 558 219 mots.
Ce corpus de mots a ensuite fait l’objet d’une analyse logicielle et statistique avec le logiciel Iramuteq (téléchargeable gratuitement en ligne) qui permet de distinguer des classes de discours et de les cartographier. En bref, les phrases font l’objet d’une « classification hiérarchique » en fonction des mots qui les composent et de l’occurrence des différentes formes d’un mot (ou lemmes) (5). Cette analyse prend en compte, pour chaque INDC, les variables qui lui ont été associées : le nom du pays, les classes d’émissions de GES par pays et par habitant, l’indice de développement humain (IDH), le pourcentage de surface agricole, de forêt et de population urbaine, et l’appartenance à un groupe de négociation sur le climat. (Nous contacter pour plus de détails sur la méthodologie.)
Nous avons ainsi repéré cinq classes de discours sur le changement climatique : vulnérabilité face aux risques (classe 1), gestion des ressources (classe 2), adaptation face au changement climatique (classe 3), développement des énergies renouvelables (classe 4), et atténuation des émissions de GES (classe 5). On y distingue une opposition entre des discours relativement abstraits, de positionnement par rapport aux enjeux globaux (classes 3 et 5), et des discours plus concrets, liés à une action politique spécifique, d’atténuation ou d’adaptation menée au niveau des pays (classes 2 et 1) ou de développement d’énergies alternatives (classe 4).

Figure 1. Classification des 5 types de discours sur le changement climatique

 

Classe 1 Rise Rainfall Sea Temperature Flood
Classe 2 Water Management Forest Resource Area
Classe 3 Adaptation Climate Plan Action Change
Classe 4 Energy Renewable Electricity Power Solar
Classe 5 Emission GHG BAU CO2eq IPCC

Tableau 1. Mots les plus significatifs des classes de discours

La classe 1 (15,62 % des INDC) est relative aux risques liés au changement climatique selon différentes temporalités : l’augmentation des températures et du niveau de la mer (temperature, rise, et sea), et celle de la fréquence et de l’intensité des aléas météorologiques (flood et rainfall). La classe 2 (20,37 % du corpus) est centrée sur les ressources et leur gestion. En effet, on retrouve les mots management et ressource, ainsi que les mots forest et water (tableau 1). D’autres mots fréquemment employés soulignent l’intérêt porté dans ce discours à l’agriculture, la pêche et aux écosystèmes. La classe 3 (24,9 % des INDC) est centrée sur l’adaptation au changement climatique et la mise en place de plans d’actions internationaux (climate change et plan). La classe 4 (20,37 % du corpus) correspond à un autre discours courant dans les discussions de la CCNUCC : le développement des énergies renouvelables. On y retrouve un vocabulaire centré sur la transition énergétique (mots wind, solar, gas, oil et fossil) et la nécessité de son efficience. La classe 5 (18,75 %) concerne les émissions de gaz à effet de serre et leur atténuation (reduction). De nombreux acronymes très courants dans le vocabulaire institutionnel de la CCNUCC sont significativement associés à ce type de discours : Business-as-usual (BAU), Greenhouse Gases (GHG), Intergovernmental Planel of Climate Change (IPCC) et CO2 equivalent.

Les pays porteurs des types de discours

D’après notre analyse, 19 pays tiennent le discours sur les risques ; 24 sur la gestion des ressources ; 29 sur l’adaptation ; 27 sur les énergies renouvelables ; enfin, 44 tiennent le discours sur l’atténuation. Vingt pays sont significativement liés à deux discours. La cartographie interactive qui accompagne cet article représente les catégories de discours tenus par les pays dans leur INDC, ceux qui ont un double discours, les pays dont l’INDC n’est lié significativement avec aucun type de discours, les pays pour lesquelles l’analyse n’a pas été possible (absents du corpus), et enfin les pays « champions », qui ont le lien le plus fort avec un type de discours (carte n°1, ci-dessous).

 

La majorité des pays dits « du Nord » et des pays émergents (notamment les BRICS) tiennent un discours sur l’atténuation des émissions de GES ou sur le développement des énergies renouvelables. On observe des effets d’agrégat géographique de pays tenant le même discours, par exemple entre pays andins, d’Afrique de l’Est ou d’Asie. Ces regroupements sont parfois étonnants au vu des différences de développement des pays. Certains pays tiennent plusieurs discours. Par exemple, le Mexique tient à la fois le discours des Etats-Unis (atténuation) et aussi de certains pays d’Amérique latine (adaptation). C’est également le cas de l’Afrique du Sud. L’Algérie, quant à elle tient le discours de la vulnérabilité et celui sur les énergies renouvelables.
Les pays « champions » ne sont pas toujours ceux que l’on aurait attendus. Par exemple, l’INDC de la Suisse porte surtout le discours d’« atténuation des gaz à effet de serre ». La Somalie tient un double discours sur la gestion des ressources et sur le développement des énergies renouvelables, et se trouve être le « champion » du discours sur la gestion des ressources (khi² 109,2). Plus attendu, l’Inde met l’accent sur les énergies renouvelables, ce qui correspond à un positionnement assez volontariste de ce pays sur la transition énergétique.

Le rôle des variables économiques et politiques

Les variables que nous avons testées tendent à valider certaines de nos hypothèses (tableau n°2, et carte interactive n°1). Il semble que les pays ayant un profil de pays « développés » (IDH fort ; population urbaine forte ; émissions de GES par habitant modérées à fortes), aient tendance à tenir soit le discours de développement des énergies renouvelables soit celui d’atténuation des émissions de GES. Alors que les pays dont l’IDH, les émissions de GES et la part de population urbaine sont plus faibles, tiennent des discours sur la vulnérabilité face aux risques, la gestion des ressources et l’adaptation au changement climatique. En revanche, certaines variables ne sont pas significativement liées aux types de discours : celles se référant à l’occupation des sols (% de forêts ou de surfaces agricoles) ou aux émissions de GES par pays (du fait du cas particulier de la Chine).

 

Variables Types de discours et modalités de variables associées
Classe 5 Classe 4 Classe 3 Classe 1 Classe 2
Atténuation Énergies renouvelables Adaptation Gestion des ressources Vulnérabilité face aux risques
Indice de développement humain (IDH) Fort (131,5) Fort (35,6)

Assez faible  (24,7),

assez fort (6,35)

Faible (20,9)
% population urbaine Assez fort (22),
fort (14,8)
Fort (31,59) Faible  (4,4), assez faible (10,7) Faible (33,8)
GES/hab. Assez faible  (30,5),
assez fort (29,5)
Assez faible (6,23),
assez fort (27),
fort (8)
Faible  (11) Faible  (47) Faible  (25)

Tableau 2. Modalités de variables significativement liées avec les types de discours
(entre parenthèses la valeur du Khi²)

De la même façon que pour la variable pays, nous sommes en mesure d’associer à chaque groupe de négociation le ou les discours que l’on retrouve dans les INDC de leurs membres (Tableau 3). Les groupes de négociations s’organisent autour de thématiques communes : l’insularité (AOSIS), les forêts ombrophiles (CFRN), des situations géographiques communes (AFDB), ou encore le niveau de développement (Parapluie, G77+Chine, PMA).

 

Groupes Types de discours et khi² des variables associées
Classe 5 Classe 4 Classe 3 Classe 1 Classe 2
Atténuation Énergies renouvelables Adaptation Gestion des ressources Vulnérabilité face aux risques
BASIC 40,6
AOSIS 7,3 75
Groupe Arabe 7,9 20 45,3
LMDC 17,5 20,9
PMA 48 31,8
ALBA 17,7 5
G77 + Chine 22,3 85 32,2
AFDB 72,9
CFRN 10,9 5
GRULAC 15,1 6,8
UE 29,4
GIE 200,5
Parapluie 304,2

Tableau 3. Groupes de négociation liés avec les types de discours
BASIC : Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine / AOSIS : Alliance des petits États insulaires / Groupe Arabe : 21 parties qui insistent sur le besoin de prendre en considération les impacts négatifs potentiels des actions climat sur leur économie / LMDC : Like Minded Developing Countries on Climate Change / PMA : Pays les Moins Avancés / ALBA : Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique / G77+Chine : 133 pays en développement et la Chine / AFDB : Banque Africaine de Développement / CFRN : Coalition des États à forêts tropicales / GRULAC : Association des États indépendants d’Amérique latine et des Caraïbes / UE : Union Européenne / GIE : Groupe de l’intégrité environnementale / Parapluie : coalition flexible de pays développés qui ne font pas partie de l’UE.

Les cartes n°2 (ci-dessous) permettent de comparer le ou les discours majoritairement tenus au sein d’un groupe de négociation avec ceux des pays qui en sont membres. Sur les 146 pays présents dans le corpus, 133 appartiennent à au moins un groupe de négociation, l’Union européenne comptant à la fois pour un pays et pour un groupe de négociation. Parmi eux, 51 % des pays tiennent au moins un discours commun avec l’un de leurs groupes de négociation. L’appartenance à certains groupes (GIE, Parapluie, G77, AFDB) est davantage liée à certains discours que la plupart des modalités de variables économiques (tableaux 2 et 3). Ainsi, huit des neuf pays du groupe Parapluie et la totalité des pays du groupe GIE tiennent le discours d’atténuation. Le Mexique, membre du groupe GIE, tient également le discours sur l’adaptation correspondant à son appartenance au groupe GRULAC. Ce pays fait donc preuve d’une certaine cohérence entre ses discours et son appartenance à deux groupes de négociation.
A l’inverse, certains pays ont un positionnement dans des groupes de négociation autres que ceux liés statistiquement au type de discours de leur INDC. Madagascar, par exemple, tient un discours sur l’atténuation alors que ce pays appartient aux groupes PMA, G77, AFDB et CFRN (6).

 

 

Un fossé entre le discours et les politiques ?

Que conclure de ces analyses des INDC de 147 pays ? Nous avons distingué 5 catégories de discours associées aux différents pays, en fonction d’une part de leur niveau de développement et de responsabilité dans les émissions de GES, d’autre part des groupes de négociation de la CCNUCC. Nos deux hypothèses d’une pluralité de discours tenus par les pays signataires de l’Accord de Paris et du rôle explicatif de facteurs économiques et politiques ont donc été vérifiées. Toutefois, la poursuite de notre analyse a révélé une dichotomie entre deux groupes de pays, « riches » et émetteurs de GES d’un côté et « pauvres » et très faiblement émetteurs de GES de l’autre. Les premiers reproduisent les éléments de discours officiels de la CCNUCC, alors que les seconds développent des discours alternatifs, ils participent à des groupes de négociation politique très différents. Ce clivage entre pays tenus pour responsables du changement climatique et ceux qui en subissent les conséquences avait constitué un frein important à l’aboutissement d’un accord lors de la conférence de Copenhague. Pourtant, lors de la COP21, malgré ces postures très affirmées avant la conférence, et le positionnement de ces pays dans des groupes de négociation opposés, un accord a pu être trouvé (2, 3, 7). Des nuances sont d’ailleurs apportées par l’analyse des cartes et par les doubles discours de certains pays ; on note aussi un effet de gradient de situation économique des pays tenant les discours sur l’adaptation, la gestion des ressources et la vulnérabilité, les derniers étant les plus défavorisés.
Dans la situation actuelle post-COP 21, où les paroles devront se transformer en actes avec les NDC, cette analyse nous semble primordiale afin de confronter les pays à leurs intentions. A cette fin, la comparaison entre les INDC et les NDC pourrait être conduite par des logiciels de mesure de proximité entre textes. D’après une analyse préliminaire, les deux versions sont identiques pour 134 pays, différentes pour 63 pays, 53 pays n’ayant pas encore publié leur contribution définitive. Une autre perspective consisterait à tester de nouvelles variables, notamment celles se référant aux trajectoires réelles de transition énergétique, de positionnement sur le marché mondial de la production d’énergie renouvelable, ou encore les engagements de soutien financier en direction de certains pays. Cela permettrait d’évaluer l’existence ou non d’un fossé entre des postures révélées par notre analyse de discours, et des politiques concrètes.
Dans le contexte actuel, caractérisé par des incertitudes quant à l’engagement des Etats-Unis, les conditions d’un dépassement de la dichotomie géopolitique qui avait paralysé la conférence de Copenhague en 2009 et dont notre analyse de discours a montré un certain effet de rémanence, restent à explorer et à expliciter. Le consensus de Paris apparaît bien fragile !

 

Thalia Lemaitre, Tanguy Louis-Lucas, Joaquim Sampère, Marianne Cohen (Université Paris Sorbonne-ENeC)
Avec la collaboration de : Damien Arhan, Juliette Bidon, Morgane Boisard, Emmanuelle Charlot, Raphaël Cretin Pablo, Mamadou Diallo, Arthur Gaucher, Romain Rosati, Anatole Sallée, Adelaïde Vadurel (Université Paris-Sorbonne).
Merci à Cécile Klinger, Pixscience (cartes interactives) et à Eléanor Mitch (traduction)

 

Références

  1. Ministère de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie. (2015) Les contributions nationales pour la COP21. Un nouvel outil des négociations climatiques. France.
  2. IPSL Climate Modelling Center Scientific Note N°32. (2015). Groupe Interdisciplinaire sur les Contribution Nationales. Le Treut, H., & al. Paris, France
  3. Aykut, S. C., & Dahan, A. (2015). Gouverner le climat ? 20 ans de négociations internationales. Paris, Presses de Sciences Po.
  4. URL : http://unfccc.int/focus/indc_portal/items/8766.php
  5. Reinert, M. (1983). Une méthode de classification descendante hiérarchique: application à l’analyse lexicale par contexte. Les cahiers de l’analyse des données, 8(2), 187-198.
  6. http://unfccc.int/portal_francophone/essential_background/convention/convention_bodies/party_groupings/items/3273.php
  7. International Scientific Conference. (2015). Our Common Future under Climate Change. Field, C., Jouzel, J., & Le Treut, H., Paris, France